Mama ANNE : "La Suisse a joué un rôle dans la traite négrière avec la commercialisation du fromage gruyère "
𝐄𝐧𝐭𝐫𝐞 𝐚𝐧𝐜𝐫𝐚𝐠𝐞 𝐬𝐞́𝐧𝐞́𝐠𝐚𝐥𝐚𝐢𝐬, 𝐭𝐫𝐚𝐣𝐞𝐜𝐭𝐨𝐢𝐫𝐞 𝐞𝐮𝐫𝐨𝐩𝐞́𝐞𝐧𝐧𝐞 𝐞𝐭 𝐞𝐧𝐠𝐚𝐠𝐞𝐦𝐞𝐧𝐭 𝐜𝐢𝐭𝐨𝐲𝐞𝐧, 𝐥𝐚 𝐜𝐮𝐫𝐚𝐭𝐫𝐢𝐜𝐞 𝐞𝐭 𝐦𝐚𝐧𝐚𝐠𝐞𝐫 𝐜𝐮𝐥𝐭𝐮𝐫𝐞𝐥𝐥𝐞 𝐌𝐚𝐦a 𝐀𝐧𝐧𝐞 𝐝𝐞́𝐩𝐥𝐨𝐢𝐞 𝐬𝐮𝐫 𝐥’𝐢̂𝐥𝐞 𝐝𝐞 𝐆𝐨𝐫𝐞́𝐞 𝐮𝐧𝐞 𝐩𝐫𝐨𝐠𝐫𝐚𝐦𝐦𝐚𝐭𝐢𝐨𝐧 𝐚𝐫𝐭𝐢𝐬𝐭𝐢𝐪𝐮𝐞 𝐩𝐨𝐥𝐲𝐩𝐡𝐨𝐧𝐢𝐪𝐮𝐞. 𝐑𝐞𝐧𝐜𝐨𝐧𝐭𝐫𝐞 𝐚𝐯𝐞𝐜 𝐮𝐧𝐞 𝐛𝐚̂𝐭𝐢𝐬𝐬𝐞𝐮𝐬𝐞 𝐝𝐞 𝐩𝐨𝐧𝐭𝐬 𝐜𝐮𝐥𝐭𝐮𝐫𝐞𝐥𝐬.
𝐕𝐨𝐮𝐬 𝐞̂𝐭𝐞𝐬 𝐦𝐚𝐧𝐚𝐠𝐞𝐫 𝐜𝐮𝐥𝐭𝐮𝐫𝐞𝐥𝐥𝐞, 𝐞𝐱𝐩𝐞𝐫𝐭𝐞 𝐞𝐧 𝐠𝐨𝐮𝐯𝐞𝐫𝐧𝐚𝐧𝐜𝐞 𝐭𝐞𝐫𝐫𝐢𝐭𝐨𝐫𝐢𝐚𝐥𝐞 𝐞𝐭 𝐩𝐨𝐥𝐢𝐭𝐢𝐪𝐮𝐞𝐬 𝐝𝐞 𝐝𝐞́𝐯𝐞𝐥𝐨𝐩𝐩𝐞𝐦𝐞𝐧𝐭. 𝐀𝐫𝐭𝐢𝐬𝐭𝐞 𝐨𝐮 𝐝𝐞́𝐯𝐞𝐥𝐨𝐩𝐩𝐞𝐮𝐬𝐞 ?
𝐌.𝐀 : Alors, je suis... les deux (rires) ! Je suis effectivement manager culturelle et experte en politiques publiques, gouvernance territoriale, particulièrement politiques sociales et politiques de développement.
𝐀𝐥𝐨𝐫𝐬 𝐚𝐯𝐞𝐜 𝐮𝐧 𝐩𝐫𝐨𝐟𝐢𝐥 𝐚𝐮𝐬𝐬𝐢, 𝐛𝐨𝐧, 𝐣𝐞 𝐝𝐢𝐫𝐚𝐢𝐬 𝐚𝐬𝐬𝐞𝐳 𝐛𝐢𝐳𝐚𝐫𝐫𝐞, 𝐩𝐨𝐞̀𝐭𝐞 𝐝𝐚𝐧𝐬 𝐯𝐨𝐬 𝐡𝐞𝐮𝐫𝐞𝐬 𝐩𝐞𝐫𝐝𝐮𝐞𝐬, 𝐦𝐚𝐢𝐬 𝐚𝐮𝐬𝐬𝐢 𝐩𝐫𝐨𝐦𝐨𝐭𝐫𝐢𝐜𝐞 𝐜𝐮𝐥𝐭𝐮𝐫𝐞𝐥𝐥𝐞.
𝐌.𝐀 : Effectivement, j'ai une vingtaine d'années d'expérience dans l'administration publique en France et en Suisse, où j'ai œuvré au sein des politiques publiques de cohésion sociale. Sur mon dernier poste, je dirigeais une direction « Cohésion sociale, logement et sécurité ». Et je suis aussi animée par l'art et la culture depuis la tendre enfance, je dirais. Donc, c'est quelque chose qui m'a toujours accompagnée et dont j'utilise aussi comme un outil au service de la cohésion sociale.
𝐀𝐥𝐨𝐫𝐬 𝐚𝐯𝐞𝐜 𝐮𝐧 𝐩𝐫𝐨𝐟𝐢𝐥 𝐚𝐮𝐬𝐬𝐢, 𝐛𝐨𝐧, 𝐣𝐞 𝐝𝐢𝐫𝐚𝐢𝐬 𝐚𝐬𝐬𝐞𝐳 𝐛𝐢𝐳𝐚𝐫𝐫𝐞, 𝐩𝐨𝐞̀𝐭𝐞 𝐝𝐚𝐧𝐬 𝐯𝐨𝐬 𝐡𝐞𝐮𝐫𝐞𝐬 𝐩𝐞𝐫𝐝𝐮𝐞𝐬, 𝐦𝐚𝐢𝐬 𝐚𝐮𝐬𝐬𝐢 𝐩𝐫𝐨𝐦𝐨𝐭𝐫𝐢𝐜𝐞 𝐜𝐮𝐥𝐭𝐮𝐫𝐞𝐥𝐥𝐞.
𝐌.𝐀 : Alors, il y a deux aspects. Il y a effectivement l'art et la culture qui ont été des outils au service d'expériences professionnelles dans l'administration publique. Par exemple, en charge des questions de politiques de l'enfance et de la jeunesse, l'art et la culture sont des moyens en fait d'émancipation des enfants, des jeunes et des publics plus âgés. Et on avait... enfin j'ai eu à encadrer, à gérer des dispositifs de politiques de jeunesse où la culture, dans tous différents aspects, contribuait à favoriser l'épanouissement personnel des publics, mais aussi contribuait à développer les facultés sociales, le lien social, et donc concourait à un mieux-être et un meilleur vivre-ensemble.
𝐌𝐚𝐢𝐬 𝐯𝐨𝐮𝐬 𝐜𝐨𝐧𝐜𝐫𝐞̀𝐭𝐞𝐦𝐞𝐧𝐭, 𝐪𝐮𝐞𝐥𝐥𝐞𝐬 𝐬𝐨𝐧𝐭 𝐥𝐞𝐬 𝐠𝐫𝐚𝐧𝐝𝐞𝐬 𝐚𝐜𝐭𝐢𝐯𝐢𝐭𝐞́𝐬 𝐪𝐮𝐞 𝐯𝐨𝐮𝐬 𝐚𝐯𝐞𝐳 𝐞𝐮 𝐚̀ 𝐦𝐞𝐧𝐞𝐫 𝐞𝐭 𝐪𝐮𝐢 𝐩𝐮𝐢𝐬𝐬𝐞𝐧𝐭 𝐣𝐮𝐬𝐭𝐞𝐦𝐞𝐧𝐭 𝐜𝐨𝐧𝐭𝐫𝐢𝐛𝐮𝐞𝐫 𝐚̀ 𝐥𝐚 𝐜𝐨𝐡𝐞́𝐬𝐢𝐨𝐧 𝐬𝐨𝐜𝐢𝐚𝐥𝐞 ?
M.A: Alors dans un cadre personnel, hein, si j'ai bien compris. Alors effectivement, je... la première activité ou la première, oui, activité culturelle que j'ai réalisée, c'est la production d'un film documentaire. J'ai créé une structure pour accompagner des projets à fort impact social et je me suis rendu compte que les clients potentiels ou les contacts qui me sollicitaient étaient davantage dans le domaine culturel, ce qui m'a conduit à la production... à la coproduction d'un film documentaire, Essemaï [Jules-François Bocandé], qui a été réalisé par Maky Madiba Sylla. Si bien que quelques mois plus tard, je me suis lancée dans la réalisation et la production de mon premier film documentaire, Retour à Danthiady, qui traite de... voilà, de d'identité, de double culture, sur la base de mon histoire familiale et en même temps du parcours de mon... de mon père.
𝐕𝐨𝐮𝐬 𝐩𝐚𝐫𝐥𝐞𝐳 𝐝𝐞 𝐝𝐨𝐮𝐛𝐥𝐞 𝐜𝐮𝐥𝐭𝐮𝐫𝐞 𝐞𝐧 𝐯𝐨𝐮𝐬 𝐢𝐧𝐬𝐩𝐢𝐫𝐚𝐧𝐭 𝐝𝐞 𝐯𝐨𝐭𝐫𝐞 𝐩𝐫𝐨𝐩𝐫𝐞 𝐟𝐚𝐦𝐢𝐥𝐥𝐞
M.A : Oui. C'est parti d'un voyage que j'ai fait quand j'avais 7 ans. Moi, je suis née en Normandie et j'ai grandi dans un environnement où, ben voilà, en France, avec des parents donc qui se sont rencontrés ici en... en France et qui ont... qui ont leur famille respective au Sénégal, dans la... originaires de la région du Fleuve, mais ma mère étant de... de Dakar, étant née à Dakar plutôt. Et en 1988, mes parents m'emmènent au Sénégal pour la première fois. Et donc, je découvre directement le Fouta, puisque Dakar était juste un stop. Et c'est un voyage qui m'a profondément marquée. À cette époque, tout n'était pas encore électrifié. Le voyage était très, très long, très périlleux (rires) ! Et j'ai été marquée en fait à cet âge par l'arrivée au Fouta après avoir pris une charrette à dos d'âne et de voir ces familles qui étaient tellement heureuses, tellement... tellement... enfin voilà, je me rendais compte que mes racines étaient dans ce village. Et c'est un... c'est quelque chose qui m'a profondément marquée et qui me suit encore jusqu'à aujourd'hui. J'ai compris en fait cette tradition, cette culture, et que c'est là-bas que j'étais enracinée. Et en fait, c'est un voyage qui m'a... qui m'a... qui m'a suivie tout au long de ma vie puisque quand je revenais en... en France, je me suis rendu compte que je venais de là-bas et j'ai mieux compris en fait cette double... cette double culture. Si bien que dix ans après, puisque je suis retournée au Sénégal dix ans après, là ce n’était pas tout à fait le même rapport. Les Sénégalais, teigneux comme ils sont (rires), surtout les Dakarois, ne comprenaient pas que je ne parlais pas le wolof ! Puisqu’originaire du Fouta, comme tout Haalpulaar qui se respecte (rires), on m'a transmis la langue peule en fait, le pulaar. Et le wolof, qui est la langue nationale, ce n’était pas quelque chose que je connaissais, que je maîtrisais en tout cas. Et on m'a renvoyée vers le fait que je n'étais pas du Sénégal, que j'étais une « Sénégauloise » (rires) ! Et là je me suis dit : « Mince, à cet âge-là, jeune, en France on me considère pas comme une... comme une Française, et quand j'arrive au Sénégal, on ne me considère pas comme une Sénégalaise. On me... on m'appelait même la Sénégauloise en fait. » Parce que ben voilà, au Sénégal j'avais... j'étais plutôt originaire du... du Fouta, donc ancrée aux traditions que mes parents m'ont inculquées, mais en même temps, voilà, je ne maîtrisais pas le... le wolof. Et j'avais l'impression pourtant d'être beaucoup plus ancrée à mes racines et à mes origines. Et en fait, tout au long de ma vie, j'ai vu mon père très impliqué dans sa communauté, il a créé des associations aussi, il a essayé de transmettre la langue, il s'est beaucoup investi, et chaque année il rentrait au Sénégal pour aller voir sa famille, il était très attaché. Et en fait, à l'âge de la retraite, il a décidé de repartir au Fouta. Et c'est là que je me suis dit : mais quand même, ce monsieur qui est resté en France, qui s'est beaucoup intégré, qui a fait en sorte qu'on aime la France, qu'on soit intégrés, qu'on fasse des études, a quand même conservé quelque chose de très fort envers ses traditions et sa culture. Et j'ai eu envie en fait d'aller sur ses traces. Et donc, je retourne en fait au village, dans le village de Danthiady, pour l'interroger, comprendre comment il a quitté ce village, son intégration en France, son parcours, et pourquoi il a eu envie aussi de... de revenir à son... à son village, alors qu'il aurait pu être ailleurs et peut-être dans des conditions que l'on peut considérer meilleures. Et voilà, donc je suis un peu son parcours et je fais un parallèle avec le mien, qui suit aussi entre la France, la Suisse et le Sénégal, avec aussi d'autres questionnements en termes d'intégration, de double culture... Et voilà, donc c'est un film qui est tourné sur les trois territoires.
𝐄𝐭 𝐞𝐧 𝐟𝐚𝐢𝐭, 𝐜𝐞𝐭𝐭𝐞 𝐬𝐢𝐭𝐮𝐚𝐭𝐢𝐨𝐧 𝐪𝐮𝐞 𝐯𝐨𝐮𝐬 𝐯𝐢𝐯𝐞𝐳, 𝐯𝐨𝐮𝐬 𝐚𝐩𝐩𝐞𝐥𝐞𝐳 𝐜̧𝐚 𝐫𝐞𝐣𝐞𝐭 𝐨𝐮 𝐮𝐧𝐞 𝐢𝐧𝐜𝐨𝐦𝐩𝐫𝐞́𝐡𝐞𝐧𝐬𝐢𝐨𝐧 ?
M.A: Alors, je pense que tout dépend de la perspective, puisqu’en fonction d'où l'on est, d'où l'on se positionne et qui va avoir en fait une lecture ou une appréhension de ce que je peux représenter, la chose va être tout à fait différente. Donc moi, je vois ça plutôt comme une force, comme une chance aussi. Et je me rends compte que ça m'a donné aussi cette capacité d'adaptation, de... de pouvoir rebondir entre différents territoires, différentes cultures. Et j'y vois, oui, comme un avantage, puisque au final, j'arrive à naviguer en fait entre les différents espaces.
« 𝐋'𝐚𝐫𝐭 𝐧𝐞 𝐧𝐨𝐮𝐫𝐫𝐢𝐭 𝐩𝐚𝐬 𝐬𝐨𝐧 𝐡𝐨𝐦𝐦𝐞 », 𝐜𝐨𝐦𝐦𝐞 𝐨𝐧 𝐚 𝐥'𝐡𝐚𝐛𝐢𝐭𝐮𝐝𝐞 𝐝𝐞 𝐝𝐢𝐫𝐞. 𝐕𝐨𝐮𝐬, 𝐯𝐨𝐮𝐬 𝐞̂𝐭𝐞𝐬 𝐦𝐚𝐧𝐚𝐠𝐞𝐫 𝐜𝐮𝐥𝐭𝐮𝐫𝐞𝐥𝐥𝐞, 𝐞𝐬𝐭-𝐜𝐞 𝐪𝐮𝐞 𝐯𝐨𝐮𝐬 𝐩𝐚𝐫𝐯𝐞𝐧𝐞𝐳 𝐚̀ 𝐯𝐨𝐮𝐬 𝐞𝐧 𝐬𝐨𝐫𝐭𝐢𝐫 ?
M.A: Moi, je ne suis pas arrivée dans l'art avec un objectif lucratif. L'art est avant tout une passion, quelque chose qui m'anime, quelque chose qui... qui me fait du bien. J'ai combiné en fait mes activités culturelles avec mon activité dans l'administration publique, que j'ai quittée récemment pour me consacrer pleinement à certaines activités... Parce que j'ai aussi actuellement une exposition à la Biennale de Venise. Et voilà, j'avais besoin aussi de... de temps et d'être totalement disponible pour ces... pour ces projets, parce que ces projets-là ne me permettent pas en tout cas en l'état actuel d'en vivre. Voilà. Et malheureusement, beaucoup d'acteurs culturels sont dans la même situation, essaient de mettre leurs fonds propres pour développer des projets, ou font appel à des... des bailleurs ou des partenaires financiers, et heureusement qu'ils sont là ! Moi je ne vous cache pas qu'aujourd'hui, si j'avais pas le soutien de ces partenaires financiers que je remercie encore, bah ça aurait été compliqué de mettre en œuvre ces projets. Et en même temps, c'est un domaine qui a besoin d'être structuré, d'avoir des compétences professionnelles importantes pour que ce soit aussi mis en œuvre de manière professionnelle et efficace.
𝐕𝐨𝐮𝐬 𝐞̂𝐭𝐞𝐬 𝐩𝐚𝐫𝐭𝐚𝐠𝐞́𝐞 𝐞𝐧𝐭𝐫𝐞 𝐥𝐞𝐬 𝐜𝐮𝐥𝐭𝐮𝐫𝐞𝐬, 𝐦𝐚𝐢𝐬 𝐚𝐮𝐬𝐬𝐢 𝐞𝐧𝐭𝐫𝐞 𝐥𝐞𝐬 𝐫𝐞𝐥𝐢𝐠𝐢𝐨𝐧𝐬.
M.A: Oui, je me suis longtemps d'ailleurs définie comme une citoyenne du monde. Bien que voilà, je me sens très ancrée au Sénégal puisque je suis noire, mes parents sont sénégalais, j'aime manger les plats sénégalais, j'aime écouter la musique sénégalaise. Mais je suis aussi française, et même si je n'ai pas le papier suisse, je me sens aussi suisse (rires) ! Même si j'ai un permis de séjour, je me sens aussi suisse parce que j'aime beaucoup ce pays et puis voilà, je vis là-bas.
𝐀𝐥𝐨𝐫𝐬 𝐝𝐨𝐧𝐜 𝐜'𝐞𝐬𝐭 𝐜̧𝐚 𝐞𝐧 𝐟𝐚𝐢𝐭 𝐪𝐮𝐢 𝐯𝐨𝐮𝐬 𝐚 𝐢𝐧𝐜𝐢𝐭𝐞́𝐞 𝐮𝐧 𝐩𝐞𝐮 𝐚̀ 𝐞̂𝐭𝐫𝐞 𝐮𝐧𝐞 𝐚𝐜𝐭𝐫𝐢𝐜𝐞 𝐜𝐮𝐥𝐭𝐮𝐫𝐞𝐥𝐥𝐞, 𝐚̀ 𝐩𝐫𝐨𝐦𝐨𝐮𝐯𝐨𝐢𝐫 𝐥𝐚 𝐜𝐮𝐥𝐭𝐮𝐫𝐞, 𝐦𝐚𝐢𝐬 𝐚𝐮𝐬𝐬𝐢 𝐚̀ 𝐞𝐬𝐬𝐚𝐲𝐞𝐫 𝐮𝐧 𝐩𝐞𝐮 𝐝𝐞 𝐫𝐞𝐥𝐢𝐞𝐫 𝐥𝐞𝐬 𝐝𝐞𝐮𝐱 𝐦𝐨𝐧𝐝𝐞𝐬.
M.A: Alors, je pense que ça fait partie de mon identité, de qui je suis, et bien sûr ça a dû avoir une incidence sur la manière dont j'interagis, dans la manière aussi peut-être où je suis arrivée dans le monde professionnel du social et de la gouvernance territoriale de manière plus globale. Mais l'art et la culture, c'est quelque chose que j'ai toujours eu depuis l'enfance, de par ma curiosité du monde, des cultures, mais aussi parce que j'ai été sensibilisée assez tôt à des activités artistiques et culturelles, que ce soit la musique, le théâtre, le cinéma et autres. Donc j'ai vraiment eu cette chance de baigner de par mes parents, mais aussi de par les activités extrascolaires que j'ai pu faire, et aussi bien sûr dans le cadre associatif et professionnel.
𝐄𝐭 𝐟𝐢𝐧𝐚𝐥𝐞𝐦𝐞𝐧𝐭, 𝐯𝐨𝐮𝐬 𝐚𝐯𝐞𝐳 𝐮𝐧𝐞 𝐭𝐫𝐢𝐩𝐥𝐞 𝐢𝐝𝐞𝐧𝐭𝐢𝐭𝐞́. 𝐕𝐨𝐮𝐬 𝐩𝐚𝐫𝐥𝐞𝐳 𝐥𝐞 𝐡𝐚𝐚𝐥𝐩𝐮𝐥𝐚𝐚𝐫, 𝐥𝐞 𝐰𝐨𝐥𝐨𝐟 ?
M.A: Alors le wolof c'est pas ma langue maternelle, c'est plutôt le peul, le pulaar, puisque c'est le pulaar que mes parents m'ont appris. Et aussi, étonnant que ça puisse paraître, ma mère est d'origine peule, mais elle a appris le pulaar en France avec mon père (rires) ! Alors oui, le pulaar c'est une langue que je ne maîtrise pas autant que j'aimerais la maîtriser, mais c'est une langue qui me fait vibrer, qui me renvoie à mes racines et qui m'épanouit, qui me rend heureuse. Je rencontre quelqu'un qui parle peul dans la rue, j'ai envie de discuter avec lui. Après, le français c'est ma langue maternelle, c'est la langue de mon pays, mais c'est aussi la langue du Sénégal puisque c'est une langue officielle. En termes d'identité, je me sens profondément ancrée à mes racines sénégalaises, mais aussi française puisque c'est mon pays de naissance, la terre d'accueil de mes parents. Et puis en étant actuellement basée en Suisse, même si je n'ai pas la nationalité suisse, je m'identifie aussi beaucoup à ce pays pour lequel je travaille depuis 2012.
𝐄𝐭 𝐦𝐚𝐢𝐧𝐭𝐞𝐧𝐚𝐧𝐭 𝐯𝐨𝐮𝐬 𝐞𝐟𝐟𝐞𝐜𝐭𝐮𝐞𝐳 𝐮𝐧 𝐫𝐞𝐭𝐨𝐮𝐫 𝐚𝐮 𝐩𝐚𝐲𝐬 𝐝𝐞 𝐯𝐨𝐬 𝐚𝐧𝐜𝐞̂𝐭𝐫𝐞𝐬, 𝐥𝐞 𝐒𝐞́𝐧𝐞́𝐠𝐚𝐥, 𝐩𝐨𝐮𝐫 𝐲 𝐢𝐧𝐯𝐞𝐬𝐭𝐢𝐫 𝐞𝐭 𝐬𝐮𝐫𝐭𝐨𝐮𝐭 𝐝𝐚𝐧𝐬 𝐥𝐞 𝐝𝐨𝐦𝐚𝐢𝐧𝐞 𝐜𝐮𝐥𝐭𝐮𝐫𝐞𝐥. 𝐄𝐭 𝐚𝐮𝐣𝐨𝐮𝐫𝐝'𝐡𝐮𝐢, 𝐯𝐨𝐮𝐬 𝐞̂𝐭𝐞𝐬 𝐚̀ 𝐆𝐨𝐫𝐞́𝐞 𝐞𝐭 𝐯𝐨𝐮𝐬 𝐬𝐞𝐦𝐛𝐥𝐞𝐳 𝐝𝐨𝐧𝐜 𝐝𝐞́𝐯𝐞𝐥𝐨𝐩𝐩𝐞𝐫 𝐞𝐧 𝐭𝐨𝐮𝐭 𝐜𝐚𝐬 𝐝𝐞𝐬 𝐚𝐜𝐭𝐢𝐯𝐢𝐭𝐞́𝐬 𝐜𝐮𝐥𝐭𝐮𝐫𝐞𝐥𝐥𝐞𝐬 𝐢𝐜𝐢.
M.A: Oui, absolument, puisque j'ai pu observer depuis la France que beaucoup de nos histoires, de nos récits étaient racontés par des Occidentaux avec un biais culturel. Et je pense qu'il est important que nos histoires, on se les réapproprie et qu'on les raconte. Donc c'est aussi pour cela que le documentaire, le film, le cinéma de manière générale d'ailleurs, est un bon moyen de raconter nos propres histoires. Et aujourd'hui on voit que ça se développe de plus en plus. Donc je pense qu'on a aussi en tant qu'acteur culturel notre partition à jouer pour raconter nos histoires, nos récits, et que ce soit des Sénégalais, des Africains, mais aussi des acteurs de la diaspora. Puisque les enfants de la diaspora ont aussi leurs propres histoires à raconter qui sont souvent méconnues, avec ces questions aussi de dualité culturelle, de défis d'intégration des deux côtés. Et puis, le Sénégal oui, parce que c'est mon pays que j'aime profondément et j'ai envie de m'investir pour ce pays. Et c'est aussi pour cela que je suis souvent présente ici et que j'ai envie de m'investir pour contribuer à développer. Et ça passe aussi par la culture, que ce soit dans le cinéma, mais aussi dans les arts visuels, l'art contemporain. Et c'est notamment la raison pour laquelle je suis en train de développer actuellement un projet artistique qui s'appelle « Gorée, cartographier les Afriques », et qui fait partie de la programmation Biennale de Dakar, le « Off », et qui démarre le 19 novembre pour une durée d'un mois.
𝐄𝐬𝐭-𝐜𝐞 𝐪𝐮𝐞 𝐯𝐨𝐮𝐬 𝐩𝐨𝐮𝐯𝐞𝐳 𝐧𝐨𝐮𝐬 𝐞𝐧 𝐝𝐢𝐫𝐞 𝐮𝐧 𝐩𝐞𝐮 𝐩𝐥𝐮𝐬 𝐬𝐮𝐫 𝐥𝐞 𝐜𝐨𝐧𝐜𝐞𝐩𝐭 𝐣𝐮𝐬𝐭𝐞𝐦𝐞𝐧𝐭, « 𝐆𝐨𝐫𝐞́𝐞, 𝐜𝐚𝐫𝐭𝐨𝐠𝐫𝐚𝐩𝐡𝐢𝐞𝐫 𝐥𝐞𝐬 𝐀𝐟𝐫𝐢𝐪𝐮𝐞𝐬 » ?
M.A: Gorée est un territoire qui a une portée, une symbolique très forte sur le plan historique avec évidemment la question de la traite de l'esclavage. Donc il y a une dimension qui est assez forte, mais aussi les questions de migration, de déplacement. C'est aussi un territoire aujourd'hui qui est très riche en termes culturels, beaucoup d'artistes, beaucoup d'acteurs culturels. Et l'idée, c'est de porter en tout cas sur ce territoire un message plutôt positif sur l'avenir, de ne pas rester toujours dans le passé lié à cette traite des esclaves qui fait partie de notre histoire et de notre patrimoine culturel, mais aussi de montrer tout le potentiel de Gorée. Et ce projet artistique « Gorée, cartographier les Afriques » est un projet qui est né d'une rencontre avec un artiste suisse, François Burland, un artiste plasticien qui travaille avec l'outil cartographique dans lequel il raconte des récits, des narrations très intéressantes. Il a travaillé avec des enfants issus de la migration en Suisse, mais aussi avec des enfants ici au Sénégal dans le cadre d'une résidence artistique. Donc l'idée, c'est vraiment de cartographier à partir des récits, des imaginaires, une perception : comment on perçoit l'Afrique ou bien comment on peut percevoir les Africains. Et cette exposition est issue en fait d'un premier travail que nous avons fait ici au mois de mai avec un film documentaire notamment sur une cartographie qui s'appelle Les Routes de l'esclavage avec le gruyère, et qui a montré en fait le rôle de la Suisse dans la traite négrière. C'est un travail qu'on a présenté ici au mois de mai avec un vernissage, et suite à ça on s'est dit que ce serait bien de faire une exposition un peu plus globale avec d'autres thématiques de cartographie. Et de là, l'artiste Bass Dhem, qui lui aussi avait réalisé des cartographies inversées — qu'il a appelées Waaxlit, ça veut dire « renverse cela » —, son approche était de parler des Afriques, pas d'une seule Afrique, mais de plusieurs Afriques, tout en inversant en fait la perception dont on se représentait l'Afrique, avec une dimension historique, culturelle, etc.
𝐓𝐨𝐮𝐭 𝐚̀ 𝐥'𝐡𝐞𝐮𝐫𝐞 𝐯𝐨𝐮𝐬 𝐚𝐯𝐞𝐳 𝐩𝐚𝐫𝐥𝐞́ 𝐚𝐮𝐬𝐬𝐢 𝐝𝐞 𝐥𝐚 𝐒𝐮𝐢𝐬𝐬𝐞. 𝐄𝐧 𝐟𝐚𝐢𝐭, 𝐞𝐬𝐭-𝐜𝐞 𝐪𝐮'𝐞𝐥𝐥𝐞 𝐚 𝐣𝐨𝐮𝐞́ 𝐮𝐧 𝐫𝐨̂𝐥𝐞 𝐯𝐞́𝐫𝐢𝐭𝐚𝐛𝐥𝐞 𝐝𝐚𝐧𝐬 𝐥𝐚 𝐭𝐫𝐚𝐢𝐭𝐞 𝐧𝐞́𝐠𝐫𝐢𝐞̀𝐫𝐞 ?
M.A: Alors le travail qu'a réalisé François Burland montre effectivement, c'est issu de différentes recherches, que la Suisse a effectivement joué un rôle indirect certes, mais elle a joué un rôle dans la traite négrière avec la commercialisation du fromage gruyère, le gruyère suisse. Et d'ailleurs, la Confédération suisse a reconnu ce rôle, a eu le courage de reconnaître ce rôle.
𝐌𝐚𝐢𝐬 𝐩𝐚𝐬 𝐮𝐧 𝐫𝐨̂𝐥𝐞 𝐚𝐮𝐬𝐬𝐢 𝐜𝐫𝐮𝐞𝐥...
M.A: Non, c'est pas un rôle direct, c'est pour ça que je parle d'un rôle indirect, mais voilà, elle a contribué effectivement à la commercialisation et à tout ce qui est lié en fait à cette traite négrière.
𝐄𝐭 𝐥𝐞𝐬 𝐒𝐮𝐢𝐬𝐬𝐞𝐬, 𝐞𝐮𝐱, 𝐜𝐨𝐦𝐦𝐞𝐧𝐭 𝐢𝐥𝐬 𝐩𝐞𝐫𝐜̧𝐨𝐢𝐯𝐞𝐧𝐭 𝐜𝐞𝐥𝐚 ? 𝐈𝐥𝐬 𝐫𝐞𝐠𝐫𝐞𝐭𝐭𝐞𝐧𝐭 ?
M.A: Alors, ce que je peux vous dire, c'est que nombreux Suisses ignoraient ce lien, et bien sûr personne n'est fier d'avoir contribué à ce drame. Donc moi, d'après le retour que j'ai, c'est effectivement oui de la compassion, du regret, et je salue en tout cas cette reconnaissance et de vouloir aussi passer à une étape différente.
𝐀𝐥𝐨𝐫𝐬 𝐜𝐞𝐬 𝐟𝐫𝐨𝐦𝐚𝐠𝐞𝐬 𝐞́𝐭𝐚𝐢𝐞𝐧𝐭 𝐝𝐞𝐬𝐭𝐢𝐧𝐞́𝐬 𝐚̀ 𝐪𝐮𝐢 ? 𝐀̀ 𝐫𝐞𝐧𝐟𝐨𝐫𝐜𝐞𝐫 𝐥𝐞𝐬 𝐧𝐞́𝐠𝐫𝐢𝐞𝐫𝐬 ?
M.A: Alors moi je ne suis pas une experte du domaine, j'ai pas fait autant de recherches que l'artiste qui a consacré pas mal de temps là-dessus, mais l'information que j'ai eue, c'est que le gruyère était riche en protéines et il permettait aussi d'alimenter en fait les négriers. Mais l'idée c'est pas de focaliser l'exposition sur cette cartographie qui sera présentée sur la façade de l'ancien palais du Gouverneur. Il y a aussi d'autres cartographies : une qui représente la cartographie des Afriques, il y en a une qui s'appelle Voyage en mer intranquille qui parle aussi de migration, de déplacement... Donc ce sont vraiment des approches qui sont assez intéressantes et qui parlent aussi de différentes thématiques liées aux migrations, à l'identité...
𝐈𝐧𝐭𝐞𝐫𝐯𝐢𝐞𝐰 𝐫𝐞́𝐚𝐥𝐢𝐬𝐞́𝐞 𝐩𝐚𝐫 𝐈𝐛𝐫𝐚𝐡𝐢𝐦𝐚 𝐁𝐞𝐧𝐣𝐚𝐦𝐢𝐧 𝐃𝐈𝐀𝐆𝐍𝐄
